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Dianne Bos - The Sleeping Green.
Un no man’s land cent ans après

  [verso-hebdo]
22-06-2017

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau
Actualité de Georges Rohner

La chronique de Pierre Corcos
Le malheur, le comique et l'écriture

La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Sisley l'impressionniste, sous la direction de MaryAnne Stevens, Bruce Museum : Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence : Hazan, 192 p., 29 euro.

Alfred Sisley (1839-1899) est le fils d'un négociant anglais né à Paris. Amoureux de la musique et de l'art, il n'a nullement l'envie de suivre les traces de son père dans le commerce. Il entre en 1862 dans l'atelier de Charles Gleyre. C'est peu après qu'il fait la connaissance de Renoir, de Monet et de Bazille. Un an plus tard il quitte l'atelier du maître ainsi que ses nouveaux amis. Ils adoptent tous le pleinairisme et vont travailler dans les environs de Paris (surtout dans la forêt d e Fontainebleau, à Chailly-en-Bière, à Barbizon et ils se rapproche du petit groupe de Marlotte). En 1865, il travaille en compagnie de Bazille dans les bois de La Celle-Saint-Cloud. Il se marie l'année suivante et est déshérité par son père qui n'approuve pas cette union (en 1869, Monet peint Le Ménage Sisley). Il est l'un des participants des réunions hebdomadaires instituées par Edouard Manet au Café Guerbois sur le boulevard des Batignolles et qui sont à l'origine de la naissance de l'idée impressionniste. En 1870, il s'installe à Bougival, mais conserve son atelier à Paris. Avec la guerre, il doit quitter ce petit havre de paix et décide d'élire sa demeure à Louveciennes en 1871. Il se retrouve ensuite voisin de Renoir, avec lequel il va souvent peindre dans la forêt de Marly-le-Roi. Monet et Pissarro lui font rencontrer le marchand de tableaux Paul Durand-Ruel, qui lui achète quatre cents tableaux. En 1874, il participe à la première exposition des Indépendants chez Nadar (il y est présent jusqu'en 1882). Il voyage à Londres en 1874 et en rapporte plusieurs oeuvres. Un an plus tard, il déménage à nouveau pour s'installer à Marly-le-Roi et, en 1880, puis a élu Moret-sur-Loing. Il finit par accepter de collaborer aux expositions organisées par Durand-Ruel. Il décide aussi de se présenter au Salon du Champ-de-Mars, ce qui lui vaut les acerbes railleries d'Octave Mirbeau. En 1886, la galerie Georges Petit organise une rétrospective de son oeuvre. Il meurt d'un cancer de la gorge. L'exposition que nous propose le Centre d'art Caumont permet de se faire une idée assez juste de l'entreprise de Sisley, qui est demeuré toujours fidèle à une vision bucolique de l'impressionnisme. Il ne s'est approché du monde urbain que par le biais des petites villes où il a vécu comme Port-Marly, dont il conserve l'image de l'inondation et de Moret-sur-Loing. Il ne peint pas Paris. Il ne suit pas les traces de ses amis qui aiment la magie et la poésie de la vie moderne. Il s'accroche à sa conception de la beauté dans la nature remodelée par l'homme. Il a été l'un des moins prisés des impressionnistes. La gloire est venue, mais un peu après sa disparition. Ce volume est plein d'intérêt et nous fait redécouvrir son parcours sans compromission.




Histoire de l'agence Magnum, Clara Bouveresse, Flammarion, 416 p., 35 euro.

L'agence Magnum est devenue mythique. Créée juste après la dernière guerre, en 1947, à New York et à Paris, elle a su recruter les meilleurs éléments de l'époque, dont Henri Cartier-Bresson, Robert Capa (qui avait déjà eu l'idée d'une telle officine avant le conflit), David Seymour, Marc Riboud, et beaucoup d'autres. Ce n'est pas le premier livre qui sort sur Magnum. Mais, jusqu'à présent, il s'agissait d'albums recueillant les meilleurs clichés des photographes de l'agence. Dans ce nouveau livre, l'auteur a voulu faire une histoire assez exhaustive de cette agence qui a dominé le monde de la presse pendant des décennies. Cette fois, on quitte la légende, ou, tout du moins, la réalité des faits explique la légende. Clara Bouveresse a fait ici un travail remarquable, car elle ne s'est pas limitée à faire sa chronique, qui s'est traduite par un élargissement de ses aires d'activité (succursales de Londres et de Tokyo) avec le succès qu'elle a pu remporter. Elle s'est aussi demandée comment tous ces hommes ont vécu leur travail, car le reportage de guerre a toujours été leur première inclination (par exemple, capa est mort en Indochine), même si la mode ou tous les sujets possibles et imaginables d'actualité étaient pris en considération : aucun thème n'était étranger à la quête de traces photographiques. On découvre comment l'agence a été gérée, comment se sont déroulés les affrontements pour en prendre la direction, les tensions entre les confrères et aussi les tensions provoquées par leur vision du monde, comment elle a pu face à la venue du numérique et même en tirer avantage. Bref, quand on referme ce bel ouvrage, on sait l'essentiel sur la vie d'une société de ce genre. Il ne s'adresse pas uniquement aux amateurs de photoreportage, mais à tous ceux qui peuvent s'intéresser à l'histoire et à la société de ces précédentes décennies. Magnum a traversé les années malgré bien des difficultés, des changements technologiques drastiques et l'évolution pas toujours positive des médias. Voilà par conséquent une étude intelligente qui mérite toute l'attention des lecteurs.




Psychologie descriptive, Franz Brentano, traduit de l'allemand et présenté par Franz Brentano, «  Bibliothèque de philosophie », Gallimard, 288 p., 26, 50 euro.

Le nom de Franz Clemens Brentano (1838-1917) ne parle plus beaucoup à nos contemporains. Il a eu pourtant une influence considérable sur ses élèves, parmi lesquels on compte Edmund Husserl, Tomas Masaryk, Rudolf Steiner Sigmund Freud, Max Brod, Antonì Marty et Reinach, dont Franz Kafka a suivi les conférences, pour ne citer qu'eux. Il a eu aussi un impact considérable sur la philosophie existentielle (Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, etc.) et, bien sûr, sur la psychanalyse. Ce neveu de Clémens et Bettina von Arnim a commencé ses études de philosophie à Würzburg, et les a poursuivies à Berlin et à Münster. Son premier intérêt s'est porté sur Aristote, sur lequel il affait sa thèse. Il s'est ensuite tourné vers la théologie et a été ordonné prêtre en 1864. Mais, après avoir contesté le dogme de l'infaillibilité du pape, il se défroque en 1879, mais n'en demeure pas moins profondément croyant. C'est en 1874, en pleine crise religieuse, qu'il publie Psychologie vom empirischen Standpunkf, son oeuvre maîtresse, qui bouleverse entièrement non seulement la psychologie, mais est aussi à l'origine de la phénoménologie. C'est à cette époque qu'il commence son enseignement à l'université de Vienne, qui cesse brusquement en 1890 dans des circonstances étranges, puisqu'une loi interdit aux prêtres ordonnés de se marier, et cela malgré son retour à la vie profane. Quoi qu'il en soit, il a continué à enseigner comme un Privartdozent jusqu'en 1895. Il ne fait paraître que peu d'ouvrages jusqu'à sa mort, dont l'un des majeures, Von der Klassifikation der psychischen Phänomene, paru en 1911.Ce volume contient les cours de l'année universitaire 1890-19891 qu'il a intitulés Deskiptive Psychologie. C'en en quelque sorte la somme de ses réflexions sur la question. Il y a divisé son champ d'investigation en deux grandes parties : la première est la psychognosie, la psychologie pure, qui serait une science exacte, et la psychologie génétique, qui correspondrait à la psychologie « physiologique », qui est empirique, et qui n'est donc pas une science exacte. Il a voulu ainsi proposer une philosophie d'esprit embrassant toutes ses composantes. Il a également adjoindre une psychologie, ou plutôt une « théorie » de l'âme en annexe, ce qui démontre qu'il n'a jamais renoncé à sa foi. Cette division qui, de prime abord, peut sembler singulière, permet de la recherche des éléments constituants de l'esprit et de son expérience. C'est une rupture radicale avec tout ce que les philosophes avaient pu avancer avant lui. Bien sûr, ses spéculations demeurent les prolégomènes à des théories plus élaborées débouchant sur des visions plus spécifiques de l'esprit humain, mais, sans son travail, elles auraient eu du mal à se constituer, faute d'une clarification des sphères complémentaires et asymétriques de la connaissance du fonctionnement de l'esprit. Le terme « génétique «  est sans doute assez malheureux et cette perspective d'étude sera abandonné. Mais ce qui important, c'est d'abord poser le postulat de la représentation de choses reposant sur des fondements permanents et d'autres, qui sont impermanents, ou plutôt liés à des faisceaux de données non généralisées. La clarté de son exposé est remarquable. Et dire que cette pensée s'est élaborée à partir d'Aristote et de la scolastique !




Les Sacrifiés du Danube, Virgil Gheorghiu, traduit du roumain par Livia Lamoure, préface de Thierry Gillyboeuf, Editions de la Différence, 192 p., 15,50 euro.

Virgil Georghiu l'écrivain calomnié, Thierry Gillyboeuf, Editions de la Différence, 96 p., 14 euro.


Il convient de saluer l'excellente étude de Thierry Gillyboeuf sur le célèbre écrivain roumain Virgil Georghiu (1916-1992). Célèbre ? Oui, bien sûr, son roman paru en France en 1949, La Vingt-cinquième heure, qui a été vendu à un million d'exemplaires et a été traduit en trente langues. Ce jeune inconnu exilé en France est devenu du jour au lendemain une gloire de la littérature mondiale. Mais que sait-on aujourd'hui du reste de son oeuvre et de son existence ? En réalité, quasiment rien. Il semble n'avoir jamais écrit qu'un seul best-seller et puis son histoire se dissout dans l'oubli. L'auteur nous permet de faire connaissance avec ce fils de pope, qui a connu la pauvreté pendant son enfance. Il ne peut même pas entrer au séminaire, faute de moyens. Il devient alors cadet dans une école militaire, mais n'envisage pas vraiment d'entrée dans la carrière. Il est frappé d'un mal terrible dans ce contexte : il souhaite devenir poète ! Et pourtant il s'obstine. Pour vivre, il écrit des articles pour la presse roumaine, surtout des « chiens écrasés ». Il fait alors des études de philosophie. Il obtient même un prix en 1940 : le prix royal de poésie. Mais il y a la guerre contre les Russes qui s'est poursuivie aux côtés de l'Allemagne nazie. Il parvient toutefois à faire paraître un livre ! Sous la dictature du général Antonescu, il a obtenu de petits rôles dans le monde diplomatique. En août 1944, il apprend la reddition de son pays et décide de fuir la Croatie où il était en poste. Il y parvient, mais il est arrêté en Allemagne où il est détenu avec sa femme. Il parvient à se rendre en France, non sans mal. Là, il peut achever un livre de dimension impressionnante, qu'il a réduit de manière significative pour en faire un roman accessible et Gabriel Marcel préface sa Vingt-cinquième heure, qui sort chez Plon sous un curieux pseudonyme, Monique Saint-Côme ! D'autres livres suivent rapidement. Mais quand il a publié la Seconde chance, Francis Crémieux se déchaine contre lui dans Les Lettres françaises et l'accuse d'avoir été fasciste, antisémite, et d'être un ennemi du progressisme. D'autres lui font écho. Cette campagne contribue largement à ruiner sa réputation. Et ce discrédit lui a collé à la peau jusqu'à sa mort et même au-delà. Aujourd'hui avec la republication des Sacrifiés du Danube (paru en 1957), on découvre un homme qui veut lutter contre toutes les formes de totalitarisme. L'histoire de ce Français qui travaille en Roumanie et qui se trouve mêlé à des affaires politiques roumaines simplement par humanité, qui trouve la mort après avoir été arrêté et condamné, est sans doute un peu naïve et simpliste. Mais c'est une sorte de plaidoyer pour la liberté de penser que l'écrivain, blessé dans son orgueil, a voulu restituer sous forme de fiction. Il attaque un régime communiste particulièrement criminel, mais à l'époque, ce n'était pas très bien vu d'une grande partie de l'intelligentsia. De là sans doute cette volonté de grossir le trait au détriment de l'art romanesque : c'est une sorte de démonstration assez scolaire, un peu schématique, pour alerter l'opinion publique. Mais cela témoigne d'un atroce état de fait de la dictature de l'ubuesque couple Ceausescu. Ce n'est donc pas à sous estimer.




Les Mémoires d'un chat, Hiro Arikawa, traduit du japonais par Jean-Louis de La Couronne, Actes Sud, 336 p., 22 euro.

Le titre de ce roman rappelle celui de l'oeuvre merveilleuse de Natsume Sôseki (1867-1916), Je suis un chat ! Sans doute est-ce là un hommage à cet auteur devenu désormais un classique. Mais nous sommes bien loin de cet illustre modèle, à tous points de vue. Il s'agit de l'histoire d'un chat de gouttière, qui a eu un accident dans une rue de Tokyo, heurté par un véhicule, et qui est soigné et recueilli par un jeune homme nommé Satoru. Il le nomme Nana. Et ce petit chat curieux et vif d'esprit demeure avec lui sans anicroches pendant cinq années jusqu'au jour où, sans explication, son propriétaire doit l'abandonner. Mais Nana ne se laisse pas démonter et va tenter de comprendre ce qui a amené son maître à quitter Tokyo et à se replonger dans son passé loin de la capitale nippone. Ce livre joue sur deux registres : le premier est évidemment l'histoire du chat, qui est l'animal de compagnie le plus aimé et le plus choyé. Le second, est d'explorer le Japon contemporain, et de montrer toutes ses contradictions, plus nombreuses peut-être que partout ailleurs. On comprend bien que l'auteur, qui s'est illustré dans la littérature du genre manga, a joué sur la fibre sentimentale très mièvre de cet amour irrépressible pour ce petit félin domestiqué. Dommage car la seconde facette de son livre est bien plus intéressante. Mais son style, qui veut ultra moderne utilisant souvent des formes du langage parlé des jeunes gens d'aujourd'hui, est vite horripilant. Personne le l'aurait condamné en transcrivant ces manières de parler pas toujours très académiques s'il elle avait su les transposer, en les transformant en une « matière » littéraire. Mais il en résulte seulement un stratagème pour conquérir le plus vaste public imaginable. Non, ce n'est pas un beau roman, en tout cas pas comme on aurait pu l'attendre, malgré de prometteuses prémisses, qui auraient pu donner de beaux fruits.




La Nuit pour adresse, Maud Simonnot, Gallimard, 264 p., 20 euro.

L'ouvrage de Maud Simonnot est une pure merveille. Déjà, le sujet qu'elle a choisi, une biographie écrite librement de l'écrivain américain Robert McAlmon, est des plus passionnants. Celui a été traduit et publié par se soins en français en 1923 aux éditions Contact. Depuis, plus rien ! On peut s'étonner qu'un ouvrage si riche d'information sur la vie intellectuelle et artistique, surtout à Paris entre les deux guerres, Being Geniuses Together, n'ait pas été traduit en français. La Nuit pour adresse retrace le destin de cet homme peu ordinaire qui a eu un destin à son tout peu ordinaire. Né dans le Kansas en 1895, une fois ses études achevées, s'engage dans l'armée canadienne, puis dans l'aviation américaine. Mais il n'est pas parti pour le front en Europe. Il vit alors à Chicago, puis s'installe à New York, où il rencontre Marcel Duchamp et devient l'ami intime de William Carlos Williams, créant avec lui la Contact Review, qui ne put durer plus d'une année (1920-1921). Mais il emploie ce temps pour connaître bon nombre de poètes, dont Marianne Moore et Hilda Doolittle, entre autres. En 1921, il fait un mariage blanc avec la poétesse Bryther, sans savoir qu'elle était l'héritière d'un richissime Anglais, Ellerman - en réalité, la plus grosse fortune de la Grande-Bretagne. Ce mariage célébré à New York avait pour objectif de dissimuler les amours saphiques de la descendante de ce potentat avec H. D., qui avait été la fiancée d'Ezra Pound. Après quoi, il se rend à Londres, puis à Paris, où il décide de planter sa tente. Là, il fréquente Ezra Pound et surtout James Joyce, qu'il aide à mettre au propre une partie de son oeuvre maîtresse, Ulysse, en n'hésitant à faire des changements, ce dont l'écrivain irlandais s'aperçoit, mais accepte volontiers. Il vit les Années folles avec intensité, fréquentant les cercles littéraires, surtout anglo-saxons, omniprésents à cette époque dans la capitale. D'une certaine façon, il a incarné ces années-là. Il a été un des familiers de Gertrude Stein, de Sylvia Beach, s'est rapproché de Mina Loy et Djuna Barnes, puis fréquente Hemingway et Fitzgerald. Il serait trop long fastidieux d'énumérer tous les hommes et femmes de lettres qu'il a fréquenté alors. Malgré une vie aussi riche, McAlmon va peu à peu être désenchanté, puis va enfoncer dans une dépression de plus en plus pesante. Il divorce et voyage de plus en plus. Il meurt en 1956 oublié et dans le plus grand dénuement Hot Spring, près de la frontière mexicaine. Son oeuvre se résume à deux ouvrages autobiographiques, quatre de nouvelles et puis quelques recueils de poésie. Le récit de Maud Simonnot se concentre sur ses débuts en littérature New York et surtout sur son existence survoltée Paris. Cela est raconté avec un charme fou, et sans embellissements « romanesques ». Ce beau livre nous fait espérer que ses livres de mémoires vont enfin voir le jour dans notre pays.




Lettres à Flaubert, réunies par Yvan Leclerc, Editions Thierry Marchaise, 200 p., 16,90 euro.

L'idée de ces lettres envoyées à de grands écrivains du passé (il y a eu déjà eu un volume sur Sade et autre sur Shakespeare) est vraiment excellente. Ces Lettres à Flaubert rassemblent des écrivains de tous les genres et leurs interventions constituent une multitude points de vue sur l'auteur de Novembre. Ce sont toutes des oeuvres de fiction, mais plus ou moins savantes : beaucoup tiennent à montrer qu'ils ont une connaissance assez approfondie de cet auteur singulier. Il y a même une lettre anonyme ! Ce ne sont pas des lectures au sens propre du terme, mais toujours, quelque soit la forme adoptée, l'histoire d'une relation avec l'homme et surtout ses écrits. Il faut rappeler que Flaubert a été un excellent épistolier, peut-être pas comme Voltaire ou Madame de Sévigné, mais en tout cas plus intéressant que n'a pu l'être Balzac, qui parlait d'abord de ses affaires, d'argent, d'histoire compliquées et souvent désastreuses d'entreprises -, ce colosse de l'écriture a été une bien petite main dans sa correspondance... Bref, tous ces auteurs, dont Philippe Delerme, Daniel Sangue ou Patrick Granville, pour ne citer qu'eux, se sont efforcés de régler leurs comptes avec ce Flaubert qui a pris depuis un certain temps une place écrasante dans notre littérature. C'est assez drôle parfois et parfois déconcertant. Mais rien n'est dépourvu de valeur. Le plus beau de ces textes est à mon avis celui de Belinda Cannone, qui s'est glissé dans le personnage de Louise Colet et qui a su imprimé à ses lignes de la sensualité, des sentiments partagés et complexes, de la fougue, du tempérament et une foncière originalité dans le ton. Elle ne plastronne pas. Elle vit ce qu'elle écrit, éperdument. Les autres, surtout les hommes, ont plus tendance à poser et surtout à dire des choses pertinentes sur l'oeuvre finalement assez tarabiscoté car il est difficile de croire que c'est le même homme qui a pu concevoir Madame Bovary et Salammbô ! Il existe une dualité extrême chez Flaubert, qui ne peut qu'intriguer. Cela nous permet de nous pencher sur notre propre relation avec lui et tout ce qu'il nous a laissé en héritage. Rien chez lui n'est d'ailleurs à mettre de côté, à part un théâtre calamiteux (mais Victor Hugo s'est bien essayé au vaudeville et Henry James a rêvé de réussir sur les scènes anglaises !) Je serai maintenant curieux de lire ce que les écrivains contemporains ont pu écrire au divin marquis ! Belle idée éditoriale et, dans l'ensemble une belle prestation des auteurs invités à participer à ce jeu qui nous change des blagues oulipiennes, qui, elles, me fatiguent.




Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, James Joyce, traduit de l'anglais (Irlande) et préfacé par Pierre Trouiller, « Orphée », La Différence, 128 p., 8 euro.

Dans nos mémoires, Ulysse demeure l'oeuvre maîtresse de James Joyce, au point de nous faire oublier une partie de son oeuvre, surtout celle qui n'est pas romanesque. Son premier recueil, Chamber Music, a été commencé en 1904, achevé deux ans plus tard et finalement publié à Londres en 1907. C'est un petit recueil plein d'esprit, d'un humour très fin, et aussi d'une haute ambition qui est dissimulée par la simplicité de son expression, son goût très prononcé de l'ellipse (qui joue ici comme une machinerie abstraite de théâtre), sa manière de dire les choses en coup de vent. Le second recueil, publié vingt ans plus tard, quand il vit à Paris (ses textes sont d'ailleurs traduits en français en 1929) a des similitudes avec le premier (certains parmi les premiers sont d'ailleurs composés à la même époque, à cette différence près qu'il est bien plus formel dans sa construction des morceaux poétiques. Et il y a un esprit badin, ludique parfois, parfois sombre (par exemple, « Une prière », en somme un mélange de sentiments, et parfois une dose d'humour vénéneux. L'auteur n'est plus le charmant compositeur des ces Pièces de musique, mais un esprit étrange partagé entre plusieurs tentations et aussi plusieurs humeurs. On peut s'interroger sur sa relation à la poésie. Le titre de Pomes Penyeach est amusant et un peu surprenant. On sait que Joyce adorait les chansons populaires, celles dont on vendait la partition avec le texte dans les rues (Finnegans Wake, publié en 1939, est truffé de titres de chansons connues de son temps). Il a sans doute voulu que ces écrits passent pour des écrits de deux sous ou de quatre ! En tout cas, si sa poésie se résume à peu de chose, ce peu de choses n'est pas rien et peuvent éclairer l'esprit de l'oeuvre entière du grand auteur irlandais.




Le Cardinal Pölätüo, Stefan Themerson, traduit de l'anglais par Michel Bernard, Allia, 192 p., 12 euro.

Stefan Themerson (1910-1988) est resté relativement méconnu aussi bien dans son pays d'origine, la Pologne, que dans son pays d'adoption, la Grande-Bretagne. IL commence seulement à suscité de l'intérêt depuis quelques années. Les choses changent aujourd'hui grâce aux efforts (immenses) de Jasia Reichardt et de Nick Wadley. Et aussi à des éditeurs qui ont le goût de la grande littérature comme Allia. Themerson a été un grand cinéaste, un éditeur important à Londres avec Gaberbocchus Press, qui a été pour la première fois Alfred Jarry dans la Perfide Albion (Il a aussi publié Bertrand Russel et Raymond Queneau). , et un écrivain d'une originalité absolue. On ne peut d'ailleurs le rattacher à aucune tradition, même moderne, sinon, de très loin, au dadaïsme (il était très ami avec Kurt Schwitters et a écrit un livre sur lui). Il a souvent collaboré avec sa femme artiste très douée, Franciszka. Le Cardinal Pölätüo (1961) a été le premier livre qui a été » traduit et publié en France par Jean-Jacques Pauvert en 1968. L'insuccès a été presque complet. Pourtant, ce livre est une merveille d'humour, qui aime jouer avec les signes typographique et le langage de la mathématique, et met en scène un cardinal assez peu ordinaire qui s'interroge sur ce qui oppose la connaissance directe et la connaissance indirecte. Il met dans la balance saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et le cardinal invente une forme de pensée qu'il n'hésite à qualifier de « pölätüoisme ». Avec cet ecclésiastique, nous naviguons dans un océan aussi drolatique que celui de Rabelais, mais en des termes bien différents qui sont la sémantique, les sciences, les techniques et la philosophie empirique. C'est dire à quel point il échappe à la littérature romanesque telle que nous la connaissons, classique ou même très moderne. C'est une histoire délirante qui relate la relation de tout à chacun au monde, aux objets qui le composent et à soi-même. C'est à la fois dérisoire et pourtant révélateur de ce que les plus grands esprits tentent de mettre à jour et de constituer en système. Pölätüo fait partie lui aussi de ces acharnés qui veulent mettre l'être humain dans la cage de la rationalité pure ou dans le carcan de la pure foi du charbonnier, ou encore de savants et abscons syllogismes théologiques. La dernière partie où il met sur un plateau de la balance l'âme et sur l'autre, un oignon est vraiment un chef-d'oeuvre d'humour, mais aussi de finesse et de pénétration philosophiques. L'absurde règne en maître, mais un absurde qui n'est pas celui de Camus ou de quelque autre auteur de l'après-guerre comme Ionesco par exemple : c'est une méditation qui l'a mené à concevoir les principes généraux de la poésie sémantique, une forme hautement parodique de l'interprétation des oeuvres créatives par un système strictement logique, mais qui abouti à des formulations totalement comiques, dignes du logicien Charles L. Dodgson, alias Lewis Carroll. Tout lecteur digne de ce nom et qui prétend avoir un brin de culture et un doigt d'esprit critique doit découvrir le cardinal endiablé et son inoubliable auteur, Stefan Themerson. Quant à Bayamus, c'est sans doute le premier livre qu'il a écrit sur le sol britannique, puisqu'il l'a achevé en 1944. Il n'a été imprimé que plus tard, en 1961, sur les propres presses de l'éditeur. Bayamus est un personnage extravagant et déconcertant pour ses interlocuteurs, qui sont, au début, entre autres, Kurt Schwitters et Karl Mayer, le réalisateur du Cabinet du docteur Caligari. Bayamus n'est pas un être comme les autres, car il n'apparaît pas dans un théâtre d'anatomie, mais dans un Théâtre de Poésie Sémantique, sans qu'on sache très bien s'il en est l'inventeur ou simplement la création et la projection dans le monde réel. Bayamus n'est pas fait comme nous : il a trois jambes (il raconte son enfance, comment ses parents l'abandonnent, l'intérêt que lui porte un certain docteur Roux, etc.). Il utilise sa jambe médiane pour patiner, ce qui le rend encore plus insolite. L'univers de cet être étrange est celui de la mutation. Et il entraine son interlocuteur dans une course qui se termine dans une maison de passe où une chanson du Quartier Latin est traduite dans les termes de la poésie sémantique, c'est-à-dire que chaque mot, chaque phrase, chaque expression, sont remplacés par leurs définitions complètes. Suivent alors d'autres traductions, dont celle d'un poème chinois. Avec Bayamus, Stefan Themerson a imaginé un univers dont la première règle est le jeu avec les mots et fait un roman d'une doctrine très rationnelle qui engendre la plus grande absurdité et déclenche un rire digne du bon pasteur Dodgson. Le père d'Alice au pays des merveilles, mais aussi de La Logique sans peine, sauf que là il s'agit du paradis envenimé du langage.
Gérard-Georges Lemaire
15-06-2017
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Christophe Cartier

"Rêves, ou c'est la mort qui vient"
édité aux éditions du manuscrit.com