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  [verso-hebdo]
24-05-2018

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau
Hylary Dymond, paysagiste tout simplement

La chronique de Pierre Corcos
Cinq exercices pour Cieslewicz

La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La chronique
de Pierre Corcos
Le défi de l'absurde
Le film Foxtrot, couronné à la Mostra de Venise par le grand prix du jury, transcende la critique frontale de la situation politique israëlienne (pourtant la ministre de la culture du gouvernement Netanyaou a vivement réagi contre « l'image négative » que le film donnerait de Tsahal, l'armée israëlienne), ou alors nous en livre une métaphore subtile. Son réalisateur, Samuel Maoz, qui s'était fait remarquer avec l'excellent Lebanon (Lion d'or à la Mostra en 2009), par-delà la fine analyse de la technocratie israëlienne et/ou d'un couple confronté au deuil, sait très bien traquer l'absurde tragique. « L'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites », disait Camus. Pour le cinéaste israëlien, cet échec de la raison ne peut conduire qu'à une valorisation inconditionnelle de la vie, ou à l'adoption d'un humour désespéré.

Quatre absurdités au moins, aux terribles conséquences, ponctuent ce long film (1h53) structuré en trois parties. La première : Michael (architecte qui a réussi) et Dafna, son épouse, reçoivent la visite d'officiers leur annonçant la mort, sur la ligne de démarcation, de leur fils soldat Yonatan - et toute une première partie du film montre avec justesse et force les effets ravageurs d'un deuil brutal -, mais non, il s'agit en fait d'une erreur, c'était un autre soldat portant les mêmes nom et prénom... La seconde : lors d'un contrôle sur cette frontière dans le désert, une voiture avec des Arabes éméchés, joyeux, et revenant d'une fête, se fait mitrailler par une sentinelle israëlienne, parce qu'une canette vide, chutant d'une portière qui s'ouvre, est prise à tort pour une grenade. Et voilà des morts totalement absurdes ! Cet épisode s'inscrit dans la deuxième partie du film, éclairant de manière hallucinante, presque onirique, la condition de ces soldats (dont Yonatan) en faction dans cette zone désertique. La troisième : Michael, furieux de la négligence, de l'erreur de l'armée, avait en compensation exigé le retour en permission de son fils Yonatan. Or un accident de la route, totalement stupide, provoqué par un dromadaire, va cette fois bel et bien causer la mort de Yonatan, de retour chez ses parents. Voilà le troisième volet du film : le deuil à nouveau de Michael et Dafna, deuil plombé davantage encore par la décision du père et l'absurdité de l'accident. La quatrième : dans ce contexte douloureux, Michael avoue un secret qui le ronge. Lorsqu'il était plus jeune et alors soldat, il avait proposé au conducteur du camion qui le suivait, dans un convoi, de le doubler et donc le précéder. Mais voilà que ce camion saute sur une mine. Et tous ses occupants de brûler vifs !... Un épisode du même acabit concernant la propre fille du réalisateur, échappant de justesse et par un simple aléa à une mort certaine, semble avoir été l'une des sources de cette inspiration filmique, où le hasard se noue au tragique.
Ainsi les dés du hasard donneraient les nombres décidant de notre avance chaotique dans l'existence. Et Samuel Maoz de citer Einstein qui aurait dit que le hasard, c'est le pseudonyme que prend Dieu quand il veut passer incognito.
Foxtrot : quatre actes absurdes pour une tragédie contemporaine... Il ne reste plus alors qu'à répondre de façon extravagante à cette douloureuse absurdité, par exemple par une danse frénétique au milieu du désert : un foxtrot (d'où le titre du film) délirant, et d'autant plus désespéré qu'il se joue sur un fond de guerre, de solitude et de vacuité. Ou alors, comme Michael et Dafna à la fin du film, cultiver à nouveau cet humour juif qui sait l'éternel retour de la perte, de la frustration, de la souffrance, et joue de ce savoir en devançant et déjouant les surprises du malheur. Mais la forme du film n'est-elle pas la vraie parade à ce malheur ?

Recourant à des séries de gros plans surprenants, à l'américaine, ou à des filmages inventifs, Samuel Maoz empêche le spectateur de se laisser aller à l'abattement. Qu'il ait recours à des plongées absolues, écrasantes, ou à de lents travellings subjectifs, comme au tout début et à la fin du film, ou encore à de mystérieuses images (le dromadaire qui vient franchir la ligne de démarcation, les nuées d'oiseaux en motifs abstraits, le graphisme complexe d'un tableau remplaçant d'un coup un visage), le réalisateur israëlien espère nous surprendre, sans aucun doute, autant que les coups du sort. Certaines séquences drolatiques, telle la chaplinesque inclinaison de la baraque où se réfugient les soldats (on pense à La ruée vers l'Or), ou bizarres comme cette lente réparation, par l'un des soldats, d'un vieux poste de radio crachotant des voix d'ailleurs, déjouent la catégorisation du film en « cinéma critique » ou « drame psychologique », etc. La créativité de Samuel Maoz va jusqu'à utiliser le dessin type BD et ce même dessin, animé, pour conter certains épisodes... Pendant un bon tiers du film, on s'installe dans une tragédie classique de la perte, qui semble plus ou moins inspirée par Tombé hors du temps de l'écrivain israëlien David Grossman. Mais, à partir de l'incroyable séquence de foxtrot dans le désert, on part dans tout autre chose de surprenant.

Voilà bien le défi auquel nous provoque l'absurde... Si nous abdiquons, c'est le malheur qui l'emporte, le seul échec de la raison. Mais si nous le relevons, il nous ouvre à une créativité faisant la part belle aux surprises, à l'humour et à une joie insensée.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
11-05-2018
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