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éditorial

du 04-02-2010

La lettre hebdomadaire
de Jean-Luc Chalumeau

Soulages, décidément souverain

 
« Souverain Soulages » : c’était le titre d’un texte que j’avais consacré au grand peintre il y a quinze ans. Je le retrouve, inchangé, devant les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts qui ont pris d’assaut l’amphi 1 des Loges pour l’entendre en ce vendredi 29 janvier 2010. Le rendez-vous est à 17 h : joyeux brouhaha dans les minutes qui précèdent. Et puis brusquement et spontanément, à l’heure dite, silence total : le fait est rarissime. Le directeur de l’Ecole, Henry-Claude Cousseau est surpris : n’est-il pas là pour obtenir le calme et présenter l’invité ?
Ce silence spontané est signe de respect et de désir : respect pour le grand homme qui aura bientôt 91 ans, désir d’entendre le témoignage d’un artiste déjà entré dans l’Histoire.

Les étudiants ne seront pas déçus. Soulages ne sait pas pontifier, il raconte avec une admirable simplicité des souvenirs de jeunesse et il fait passer quelques messages de nature à aider ces centaines de jeunes qui ont choisi de consacrer leur vie à l’art. Par exemple, les origines de sa préférence constante, depuis l’enfance, pour la présence par opposition à l’illusion. Présence du bison d’Altamira, dont la perfection et la vitalité s’imposent à lui après 180 siècles, présence des fresques romanes de l’église Saint Nicolas de Saint Savin ou de l’abbaye de Tavant.

Quant aux souvenirs de jeunesse, ils sortent d’une mémoire extrêmement précise (Soulages ne cherche jamais ses mots, il parle tranquillement sur le ton de la confidence, peut-être porté par la qualité de l’écoute). Celui-ci par exemple : le 13 février 1941, il arrive à Montpellier pour y préparer le professorat de dessin (il a déjà été admis aux Beaux-Arts de Paris en 1939, mais il a fui quand il a compris quel genre d’enseignement on y donnait !). Dans la chambre du petit hôtel pas cher qu’il a trouvé près de l’Hôtel de Ville, il entend une rumeur : « du pain, du pain ». Il se dit que les habitants de Montpellier crèvent de faim comme lui ; il va voir et aperçoit, au balcon de la Mairie, Pétain et Franco saluant une foule hurlant « vive Pétain ». Il décide aussitôt de quitter la ville, non sans visiter le musée Fabre et éprouver une triple émotion en découvrant successivement la Descente de Croix de Pedro Campana, Le par Véronèse et L’Homme à la pipe de Courbet… Il est déjà à ce moment, et définitivement, un peintre abstrait, mais il sait que la qualité de présence peut appartenir à la peinture dite figurative. Il parlera encore de son amitié avec Joseph Delteil qui lui a dit : « vous prenez la peinture par les cornes », de ses vitraux de Conques et de cent autres choses. Au bout d’une heure et demie, il faut se séparer : les étudiants seraient volontiers restés plus longtemps. Ils se souviendront longtemps du souverain Soulages.
J.-L. C.
jl.chalumeau@usa.net
éditorial du 04-02-2010
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