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  [verso-hebdo]
21-05-2015

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau
Il y a deux Léonard

La chronique de Pierre Corcos
Théâtre, famille

La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La lettre hebdomadaire
de Jean-Luc Chalumeau
Il y a deux Léonard
Au Palazzo Reale de Milan, l'Italie offre une rétrospective à Léonard de Vinci (jusqu'au 19 juillet), et c'est très bien. La vedette de l'exposition, celle qui fait la couverture du catalogue, l'affiche, et d'une manière générale se trouve partout déclinée, est la sublime, l'admirable Belle Ferronnière prêtée par le Louvre. Les organisateurs nous disent que cette « dame de la Cour » est Lucrezia Crivelli ; je crois pour ma part qu'il s'agit plutôt de Béatrice d'Este, épouse du duc de Milan au moment où Léonard, qui était alors à son service, commença son tableau en 1495, mais peu importe. Le fait essentiel est qu'elle est aujourd'hui présentée comme un chef d'oeuvre emblématique du maître, à l'égal de la Joconde, alors même que les deux modèles ont été traités de manière radicalement différente. Tout le monde sait que la gloire universelle de Mona Lisa, ce qui fait que son portrait est l'image la plus reproduite au monde que viennent encore et encore photographier eux-mêmes des millions de touristes, vient de la fameuse technique du sfumato. On nous le répète depuis toujours, jusqu'à satiété. Ce qui fait qu'on ne voit plus que cela, et les historiens de l'art les plus considérables se croient obligés d'en parler à leur tour, au risque d'oublier Béatrice.

Voyez Malraux dans Les Voix du silence : Léonard n'est illustré (page 69) que par un fragment de La Joconde, en l'occurrence les rochers que l'on voit au-dessus de l'épaule droite de la dame, histoire de les comparer à des rochers plus nettement dessinés par Filippo Lippi : ceux de Vinci sont flous, ce qui permet au grand écrivain de mentionner en passant le nouvel espace ainsi créé, qui « n'est pourtant pas un trou, et même sa transparence est encore peinture. » Certes... Voyez aussi un ouvrage quasi-officiel, Le Louvre, Trésors du plus grand musée du monde (éditions du Reader's Digest) dirigé et rédigé par de nombreux conservateurs du musée. Léonard y a droit à deux pages, où figurent bien sûr la Sainte Anne, la Vierge au rocher et La Joconde, mais pas la Belle Ferronnière, carrément absente. De Mona Lisa (nommée ici Lisa Gherardini del Giocondo), les auteurs ne peuvent évidemment que nous rappeler l'effet atmosphérique du sfumato démontrant les « interactions spatiales créées par l'alternance de l'ombre et de la lumière et par la perspective aérienne ». On est bien d'accord... Le bon Ernst Gombrich lui-même, dans son incontournable Histoire de l'art, oublie lui aussi Béatrice/Lucrezia et, devant Mona Lisa, il admet qu'une renommée aussi universelle que la sienne « est redoutable pour une oeuvre d'art ». Il s'efforce donc de la regarder « comme si personne ne l'avait fait » avant lui, et cela ne donne pas de résultat très concluant : le voilà qui s'avoue intimidé par « le mystère des plus hautes oeuvres d'art » : que n'a-t-il regardé la Belle Ferronnière, autre oeuvre majeure, mais non encombrée d'une glose écrasante !

Si quelqu'un a bien vu cette dernière, c'est un peintre, Ingres, comme en témoigne le somptueux crayon noir dont il fit don à son maître, David (aujourd'hui à l'Université de Birmingham). C'est très exactement ce que l'on appelle un « morceau de bravoure » : le dessin fascine par l'impeccable netteté du trait. La froideur immatérielle et polie des volumes appartient à Ingres, mais ce n'est pas par hasard si elle prend appui sur la prodigieuse effigie de Béatrice/Lucrezia qui nous apparaît comme l'exact contraire de celle de Mona Lisa. Celle-ci était vue à contre-jour, depuis l'intérieur. Or la Belle Ferronnière est vue depuis l'extérieur, derrière une rembarde inachevée. Elle se détache d'un fond uniformément noir. Au contraire de la Joconde, elle ne nous regarde pas. Léonard, très loin du sfumato dont on a voulu faire sa marque exclusive, semble magnifier les recettes de la peinture flamande selon Van Eyck et Van der Weyden : la robe d'un beau rouge et le visage sont fortement éclairés, et se détachent avec d'autant plus de force que le fond est sombre, créant de la sorte un contraste saisissant. Par ce moyen, le peintre génial a mis en valeur à la fois l'expressivité du regard légèrement mélancolique et l'émergence du modelé sous la lumière. Il y a bien deux Léonard, celui de la Joconde et celui de la Belle Ferronnière. Ingres préférait le second. On aura peut-être compris que moi aussi.

www.mostraleonardodavinci.it
J.-L. C.
verso.sarl@wanadoo.fr
21-05-2015
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